Design thinking en architecture : la méthode qu’on n’enseigne pas en école

Et si la vraie révolution en architecture n’était pas technique, mais humaine ?

Premier article d’une série consacrée à ma pratique professionnelle d’architecte d’intérieur et aux méthodes que je développe au fil des projets. Pour les confrères, les clients pros, et toute personne curieuse de la conception d’espaces.

J’ai passé cinq ans en école d’architecture à apprendre à concevoir des espaces. Cinq ans à maîtriser les plans, les coupes, les matériaux, le site, la lumière. Cinq ans sans qu’on me pose une seule fois la question qui, rétrospectivement, change tout : qui va vivre là-dedans ?

Ce n’est pas un oubli. C’est presque une philosophie. En école d’architecture française, deux mots sont des gros mots : « design » et « client ». On conçoit pour un programme, pour un jury, pour une idée ; rarement pour une personne réelle, avec des habitudes, des contraintes, une façon d’occuper l’espace qui lui est propre.

Cet article est le récit d’une prise de conscience progressive, maladroite, construite en dehors des cours ; entre la Sardaigne, Ljubljana, et des nuits à fabriquer des outils que personne ne m’avait appris à faire. C’est aussi une réflexion sur pourquoi cette approche ; que le design thinking formalise depuis les années 1990; reste si étrangère à la formation architecturale française. Et ce que ça coûte, concrètement, aux gens qui habitent nos projets.

I. Pourquoi le mot « client » est absent des écoles d’architecture

Il y a une culture de l’architecte-auteur en France, héritée des Beaux-Arts, qui structure encore profondément la pédagogie des écoles d’architecture. Dans cette culture, s’intéresser à l’utilisateur serait presque une capitulation artistique ; une façon de brader la vision au profit de la demande. L’architecte conçoit, le client valide. Jamais l’inverse.

Cette posture a une histoire. Elle s’est construite en opposition au fonctionnalisme radical des années 1920-1970, qui réduisait l’architecture à l’efficacité technique. Mais en tentant d’échapper au tout-fonctionnel, la culture architecturale française a souvent glissé vers un tout-formel qui n’est pas moins réducteur.

Don Norman, dans son ouvrage fondateur The Design of Everyday Things (1988), formule ce que les architectes peinent à admettre : les objets ; et les espaces ; sont rarement conçus pour les gens qui les utilisent. Ils sont conçus pour les gens qui les conçoivent. Norman appelle cela le « gulf of evaluation » : l’écart entre ce que le concepteur imagine de l’usage et ce que l’utilisateur vit réellement. En architecture, cet écart peut durer des décennies ; le temps de vie d’un bâtiment.

À cela s’ajoute une dimension économique et sociale que la profession discute peu. Les écoles d’architecture sont publiques, en théorie accessibles. Mais la pédagogie y reste largement implicite : on apprend en faisant, en échouant, en observant les autres. Ceux qui ont grandi dans des environnements culturellement riches, parents architectes, designers, enseignants, arrivent avec des codes déjà intégrés. Les autres les acquièrent sur le tas, ou pas du tout.

Les écoles de design privées, elles, enseignent explicitement : méthodes, outils, processus, relation client. On paie, mais on sort avec une boîte à outils. Cette dichotomie creuse une fracture réelle à l’intérieur même des professions créatives, entre ceux qui savent nommer ce qu’ils font et ceux qui le font sans pouvoir le transmettre ni le vendre.

« Ceux qui ont les moyens apprennent à concevoir pour les utilisateurs. Ceux qui n’ont pas les moyens apprennent à concevoir pour les jurys. » – une asymétrie qui ne dit pas son nom.

II. Pourquoi le « design » reste un gros mot chez les architectes

En France, « design » évoque immédiatement une esthétique commerciale, du marketing, de la mégalomanie de certains designers qui « se prennent pour des architectes ». La frontière entre les disciplines est gardée avec une jalousie de caste. On forme des architectes, pas des designers ; la distinction est supposée aller de soi.

Pourtant, le design thinking ; tel que Tim Brown, directeur d’IDEO, le définit dans Design Thinking (Harvard Business Review, 2008); n’est pas une esthétique. C’est une méthode de résolution de problèmes centrée sur l’humain, structurée en trois phases : empathie, idéation, prototypage. Brown insiste sur un point qui devrait résonner pour tout architecte : le design thinking commence par comprendre le problème réel avant de chercher une solution. Pas l’inverse.

C’est exactement ce que l’école d’architecture ne m’a pas appris. On m’a donné un programme, un ensemble de contraintes et d’objectifs; et on m’a dit : conçois. Mais comprendre qui allait habiter cet espace, dans quel contexte de vie, avec quelles habitudes et quels besoins non formulés ? Ce n’était pas dans le programme. Enfin si d’une certaine façon, mais sans méthode concrète.

En Erasmus en Sardaigne, puis à travers un voyage d’études à Ljubljana, quelque chose s’est fissuré dans cette certitude. À Ljubljana, un enseignant doctorant qui travaillait sur les usages de l’habitat collectif nous a emmenés marcher dans la ville en nous posant des questions que personne ne m’avait posées en cours : comment les gens circulent-ils ici ? Qu’est-ce qui les arrête ? Qu’est-ce qu’ils évitent ? En Italie, j’ai découvert que le design n’était pas un gros mot; c’était une discipline, une façon de penser, un rapport au monde. On avait enfin posé des mots sur la fameuse phrase des prof « ça ne fonctionne pas ton projet » à laquelle il ne répondait pas à mon POURQUOI?

J’ai aussi appris, d’un étudiant en architecture sarde, que très peu d’Européens faisaient leur Erasmus en France parce que les écoles y étaient réputées hermétiques et épuisantes. Je n’ai pas su quoi répondre. Je pensais à tous les étudiants qui avaient intégré cette pression comme une norme, comme moi.

III. Apprendre sur le tas : quand le vide pédagogique force l’invention

De retour en France, face au vide; pas de méthode, pas d’outils formalisés pour comprendre un client, juste un master 2 et des ambitions, j’ai fait ce que font les gens désespérés : j’ai inventé ma propre structure.

D’abord des to-do lists, pour ne pas me perdre dans les projets. Puis des tableaux de suivi, pour garder la trace des décisions. Et progressivement, un questionnaire de pré-design, issus des méthodes UX design, construit par nécessité bien plus que par théorie, pour structurer les premières conversations avec les clients.

John Dewey, philosophe américain et théoricien de l’éducation, avait décrit dès 1938 dans Experience and Education le paradoxe de l’apprentissage par l’expérience non structuré : l’expérience seule ne suffit pas à produire de la connaissance. Il faut un cadre pour l’analyser, la comprendre, la transformer en compétence transférable. L’« apprendre sur le tas » que les écoles d’architecture présentent comme une pédagogie est, dans la réalité de Dewey, une abdication pédagogique. On laisse les étudiants se débrouiller en espérant que les plus débrouillards trouveront.

J’ai trouvé. Mais j’aurais pu ne pas trouver. Et beaucoup ne trouvent pas.

Ce qui m’a sauvée, c’est une certaine obstination à chercher de la structure là où on ne m’en donnait pas. Un besoin viscéral d’outils clairs, de processus explicites, de questions auxquelles je pouvais répondre une par une. Ce n’est pas une qualité innée; c’est une stratégie de survie dans un environnement qui valorise l’implicite.

IV. Le questionnaire de pré-design : un outil d’empathie en pratique

Le questionnaire de pré-design que j’utilise aujourd’hui n’est pas un formulaire administratif. C’est un outil de compréhension; ce que les praticiens du design thinking appellent une phase d’empathie.

Concrètement, il couvre plusieurs dimensions que la première conversation avec un client ne fait jamais émerger spontanément : les usages réels de l’espace (pas les usages idéaux que le client imagine), les frictions quotidiennes qu’il ne pense pas à mentionner, les références stylistiques et ce qu’elles révèlent des valeurs sous-jacentes, les expériences passées négatives ; les projets qui ont mal tourné, les choses qu’on lui a imposées et qu’il n’a pas osé refuser, et enfin le budget avec ses marges réelles, pas la fourchette optimiste du premier rendez-vous.

Le résultat, en pratique, est une transformation de la relation client. Un simple devis devient un vrai projet parce qu’il est fondé sur une compréhension réelle plutôt que sur des suppositions. Les clients mettent moins de temps à valider des choix de style parce qu’ils ont déjà réfléchi à leurs préférences avant même la première réunion. Les documents clés arrivent au bon moment. Le budget est cadré. Et surtout : les malentendus en cours de projet; source principale de friction et de dépassement de coût ; diminuent considérablement.

Ce n’est pas de la magie. C’est ce que le design thinking nomme le « front-loading » : investir du temps et de la rigueur en amont pour éviter les corrections coûteuses en aval. Une étude du Stanford d.school a montré que les équipes qui passent davantage de temps en phase de définition du problème produisent des solutions significativement plus adaptées aux besoins réels des utilisateurs. En architecture, ce principe s’applique avec la même logique : mieux comprendre avant de concevoir.

V. Vers une architecture centrée humain : ce que le design thinking promet

Le design thinking dérange en architecture pour une raison simple : il remet en question la centralité de l’architecte comme auteur unique. Dans un modèle centré sur l’utilisateur, le projet ne part plus de la vision du concepteur; il part des besoins, des usages, des contradictions de ceux qui vont habiter l’espace. L’architecte devient un facilitateur autant qu’un créateur.

Pour une discipline construite autour de la figure du génie solitaire;  de Le Corbusier à Hadid; c’est une transformation culturelle profonde. Elle exige une humilité que la formation actuelle n’encourage pas, voire décourage activement.

Et pourtant. Les architectes qui intègrent ces outils ; cartographie des usages, personas, itération avec les occupants; ne font pas moins de l’architecture. Ils font une architecture plus juste. Pas dans le sens moral du terme : dans le sens technique. Une architecture qui fonctionne pour ceux qui la vivent, pas seulement pour ceux qui la photographient.

Juhani Pallasmaa, architecte finlandais et auteur de The Eyes of the Skin (1996), écrit que l’architecture authentique engage tous les sens; pas seulement la vue; et crée une expérience qui « renforce le sens de la réalité et de soi ». Cette définition, poétique en apparence, est en réalité parfaitement compatible avec une approche centrée utilisateur : ce dont parle Pallasmaa, c’est exactement de la qualité de l’expérience vécue. Le design thinking ne fait que fournir des outils pour y parvenir de façon systématique plutôt qu’instinctive.

Conclusion : une méthode en construction

Je ne prétends pas avoir une méthode parfaite. Le questionnaire que j’utilise évolue à chaque projet. Les outils que j’ai construits sont encore en chantier; c’est d’ailleurs leur force : ils s’adaptent, ils s’ajustent, ils reflètent une pratique vivante plutôt qu’un protocole figé.

Ce que je sais avec certitude, c’est que les questions posées en amont d’un projet; sur les usages, les besoins réels, les habitudes, les peurs et les rêves des gens qui vont habiter un espace; transforment la conception autant que les contraintes techniques. Peut-être davantage.

Je sais aussi que cette approche n’est pas enseignée dans la plupart des écoles d’architecture françaises. Pas parce qu’elle est inefficace. Parce qu’elle dérange un modèle culturel dans lequel l’architecte conçoit d’abord et écoute ensuite; si tant est qu’il écoute.

Changer cela ne relève pas d’un ajout de cours dans un programme. C’est une transformation de posture : accepter que comprendre soit une compétence aussi noble que concevoir. Que poser les bonnes questions soit aussi précieux que d’avoir les bonnes réponses.

Et si c’est ça, finalement, que le design thinking apporte à l’architecture; non pas des outils supplémentaires, mais une permission de se demander pour qui l’on travaille ; alors c’est peut-être la leçon la plus importante qu’on ne m’a jamais enseignée.

Et si les meilleures méthodes étaient celles qu’on construit parce qu’on en a désespérément besoin ?

 

 

Vous êtes une agence d’architecture, un studio de design d’intérieur ou une maîtrise d’ouvrage ?

Le questionnaire de pré-design dont je parle dans cet article fait partie d’une boîte à outils que je développe pour les professionnels de la conception d’espace. Pour être averti·e de la sortie du premier outil, inscrivez-vous à ma newsletter.

Références

Brown, T. (2008). Design Thinking. Harvard Business Review, 86(6), 84–92.

Dewey, J. (1938). Experience and Education. Macmillan.

Norman, D. (1988). The Design of Everyday Things. Basic Books.

Pallasmaa, J. (1996). The Eyes of the Skin: Architecture and the Senses. Academy Editions.

Plattner, H., Meinel, C., & Leifer, L. (Eds.). (2011). Design Thinking: Understand – Improve – Apply. Springer.

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